FIFA : Michel Platini blanchi par la justice suisse
Suspendu quatre ans par la FIFA, l’ancien président de l’UEFA a été innocenté par le parquet helvétique dans l’affaire du versement de deux millions de francs suisses, selon des documents consultés par « Le Monde ».
C’est un courrier, en date du jeudi 24 mai, qui relance totalement l’affaire Michel Platini. Consultée par Le Monde, la missive est signée par Cédric Remund, procureur du ministère public de la Confédération helvétique (MPC) et a été envoyée à Vincent Solari, l’avocat de l’ex-président de l’Union des associations européennes de football (UEFA).
Dans sa lettre, le parquet suisse blanchit officiellement Michel Platini dans le cadre de la procédure pénale ouverte, en septembre 2015, contre l’ex-patron de la Fédération internationale de football (FIFA), Joseph Blatter, pour un paiement prétendument « déloyal » de deux millions de francs suisses (1,8 million d’euros) qu’il a fait au Français, en février 2011, « sous prétexte de rémunération en tant que conseiller spécial entre 1998 et 2002 ».
Sur le même sujet Michel Platini : « J’espère que la FIFA lèvera ma suspension »
Contrairement à M. Blatter, « soupçonné d’avoir versé un montant litigieux », le Français, 62 ans, n’avait été auditionné que comme « personne appelée à donner des renseignements », l’équivalent en France du statut de témoin assisté. « Nous vous confirmons que la présente procédure n’est pas menée à l’encontre de votre mandant, Michel Platini, assure à Me Solari le procureur suisse. Nous pouvons également vous confirmer que votre mandant ne sera pas incriminé dans le cadre de la présente procédure. »
L’horizon s’éclaircit sur le plan pénal
Cette annonce du MPC était attendue fébrilement par le camp Platini depuis le 25 septembre 2015 et la perquisition menée par les autorités suisses au siège de la FIFA, à Zurich. Elle fait suite aux demandes répétées des conseils de M. Platini, afin que le parquet se prononce enfin sur son cas. « Comme rien ne bougeait, je suis intervenu à plusieurs reprises pour demander que le MPC prenne position de manière claire pour dire, si c’était le cas, que M. Platini était hors de cause, confie Me Solari au Monde. Il est clairement innocenté. C’est une double affirmation : à ce stade il n’y a pas de charges suffisantes contre lui, et on ne va pas le poursuivre car le procureur s’est fait la conviction qu’on n’avait rien à lui reprocher dans cette affaire. » « C’est un signe positif pour moi et j’attends avec confiance le développement de ce cas », confie au Monde, Joseph Blatter.
Alors que l’horizon s’éclaircit pour l’ex-patron de l’UEFA (2007-2015) sur le plan pénal, cette décision du parquet suisse change la donne sur le terrain politique. Car l’ouverture de l’enquête du MPC avait conduit le comité d’éthique de la FIFA à suspendre pour huit ans, en décembre 2015, Michel Platini et Joseph Blatter. Dénoncée par le Français comme une « instruction menée à charge », la procédure du comité d’éthique avait empêché l’ancien numéro 10 des Bleus de mener campagne pour briguer la présidence de la FIFA.
En janvier 2016, M. Platini avait dû déclarer forfait dans la course à la succession de M. Blatter avant de voir, un mois plus tard, son ex-bras droit à l’UEFA, Gianni Infantino, s’emparer de la Fédération internationale. En mai 2016, le Tribunal arbitral du sport (TAS) avait réduit à quatre ans sa suspension. En juillet 2017, il avait été débouté par le Tribunal fédéral suisse. Enfin, en décembre, le Français avait déposé un recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) de Strasbourg, afin de contester l’ensemble des procédures de sanction de la FIFA, ainsi que l’arbitrage du TAS.
« L’éliminer de la course à la présidence »
« La justice suisse veut couper court aux conséquences politiques et humaines de la manipulation de la FIFA, explique l’entourage de M. Platini. Car ils ont compris qu’en creux ils étaient le prétexte pour lancer la machination éthique et l’éliminer de la course à la présidence. Le geste est rarissime. »
La thèse d’un complot a pris de l’épaisseur dans la mesure où le fameux paiement des deux millions de francs suisses était vu à la FIFA comme « l’arme anti-Platini » par de nombreux hauts responsables de la Fédération internationale. « C’était tout sauf Platini à l’été 2015 », confie un proche de Joseph Blatter.
Selon de nombreuses sources internes comme externes à la fédération, c’est un proche de M. Blatter qui a informé le parquet suisse. Pour ces personnes, il s’agit de Marco Villiger, alors directeur juridique du président de la FIFA. Longtemps zélé serviteur et confident de « Sepp » Blatter, à qui il avait toutefois conseillé de remettre son mandat à disposition en juin 2015, le juriste est devenu l’interlocuteur privilégié des autorités judiciaires américaines et suisses et le « référent » de la FIFA auprès du cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel, chargé de défendre les intérêts de la fédération depuis le coup de filet anticorruption du 27 mai 2015 à l’hôtel Baur au lac de Zurich.
Unique survivant de l’ère Blatter, Marco Villiger a été promu, en 2016, secrétaire général adjoint de la FIFA par son nouveau président, Gianni Infantino. Dans son récent livre (Ma vérité, éd. Héloïse d’Ormesson, 2018), même Sepp Blatter accuse son ancien conseiller juridique d’avoir vendu la mèche au MPC. Une version contestée par Villiger.
Plusieurs sources soupçonnent d’ailleurs l’ex-patron du foot mondial d’avoir demandé à son directeur juridique de faire fuiter l’information pour couler la candidature de Michel Platini, avec lequel la rupture était consommée depuis plusieurs années. Sous le coup d’une autre procédure pénale pour avoir conclu en 2005 un contrat controversé avec l’Union caribéenne de football, suspendu six ans, M. Blatter nie avoir été « l’arroseur arrosé ».
La suspension de Platini à la FIFA levée ?
De son côté, le comité d’éthique de la FIFA dément avoir mené une instruction à charge contre M. Platini. « La théorie selon laquelle Blatter, l’administration de la FIFA et Villiger ont tué Platini fait sens, reconnaît toutefois une source proche du tribunal interne de la FIFA. Ce paiement datait de 2011, était connu de tous et, boum, il tombe comme ça juste avant l’élection. Mais le comité d’éthique a dû faire son job. Il n’a pas été influencé et ne devait pas attendre que Platini gagne l’élection pour le suspendre. »
La décision du MPC peut-elle conduire la FIFA à lever la suspension de Platini, banni jusqu’en octobre 2019 ? « Cette décision devrait avoir un impact si la FIFA se comportait de manière loyale. La FIFA a instrumentalisé cette mise en cause au pénal de 2015 pour ouvrir la procédure disciplinaire », observe Me Solari.
« Ethique versus justice : la décision de la FIFA sera intéressante, car cela fera jurisprudence », estime un fin connaisseur de la Fédération internationale. Ecarté de la course à la présidence de la FIFA en 2016, doublé par le « plan B » Gianni Infantino, Michel Platini souhaite-t-il revenir dans le jeu politique ?
La question est d’autant plus ouverte que de nombreux dirigeants de l’UEFA, de la Confédération asiatique de football et de la Confédération africaine, mécontents de l’action d’Infantino, verraient d’un bon œil le retour de « Platoche » dans l’arène. Si, d’aventure, il souhaitait briguer la présidence de la FIFA, le compte à rebours est lancé pour le Français, alors que le congrès électif de l’organisation est programmé le 5 juin 2019, à Paris. Soit quatre mois avant le terme de sa suspension.
Le Monde